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La télé publique dans l'oeil du cyclone par Paul Cauchon

Jan 23, 2006

Source : Le Devoir

Pour la première fois depuis plus de 12 ans, Radio-Canada/CBC pourrait faire face à un gouvernement dont plusieurs membres lui sont ouvertement hostiles.

Ce n'est pas moi qui le dis mais George Stephenson, un ancien réalisateur de CBC, qui signait il y a quelques jours un long texte dans le Winnipeg Free Press. Un texte intéressant à relire en cette journée électorale décisive. Non seulement parce qu'il est publié dans un journal de l'ouest du pays, le terreau du Parti conservateur, mais parce qu'il illustre un certain courant de pensée au Canada anglais.

Stephenson fustige la direction radiocanadienne de Toronto, accusée d'être trop centralisatrice et trop bureaucratique. Mais plus important encore, il fait valoir qu'on dépense trop pour CBC, par rapport au nombre de personnes qui en bénéficient. Autrement dit, les montants versés à Radio-Canada/CBC devraient être liés à la cote d'écoute.

Est-ce un point de vue isolé ? En tout cas, on ne peut pas dire que le Parti conservateur ait l'habitude de défendre la télévision publique sur toutes les tribunes.

Remarquez que les enjeux culturels ont été très peu discutés lors de cette campagne. Le Devoir, sous la plume de mon collègue Stéphane Baillargeon, a été un des rares médias à s'y intéresser. La semaine dernière, Lise Lareau, présidente de la Guilde canadienne des médias, n'en revenait pas que la plus grande institution culturelle du pays, Radio-Canada/CBC, soit complètement absente de la campagne.

Au Canada anglais quelques groupes de pression ont tenté, la semaine dernière, de susciter le débat. L'ACTRA, qui représente 21 000 artistes professionnels, s'étonnait d'ailleurs du silence du Parti conservateur sur plusieurs enjeux concernant une industrie de 26 milliards, l'industrie culturelle, qui emploie plus de 700 000 Canadiens.

Mandat et budget en question

Le Parti conservateur reconnaît dans son programme le rôle des grandes institutions culturelles comme Radio- Canada, mais sans plus. La porte-parole du parti en ces matières, Beverly Oda, a affirmé jeudi dernier au Devoir qu'il faut se demander quels services les chaînes publiques peuvent offrir et ensuite décider des ressources nécessaires pour remplir ce mandat. Plusieurs peuvent lire cette déclaration comme une invitation à revoir en profondeur le mandat et le budget de Radio-Canada, une hypothèse qui fait frémir la haute direction de la télévision publique. Coïncidence lourde de sens, Radio-Canada et CBC doivent justement se présenter devant le CRTC l'automne prochain pour le renouvellement de leur licence de sept ans, en présentant un plan d'action pour les prochaines années.

De leur côté, les libéraux se sont engagés à offrir à Radio-Canada un soutien «stable et prévisible», mais sans véritablement le chiffrer. Plusieurs font d'ailleurs remarquer que le gouvernement libéral avait mis en attente l'année dernière une demande de la CBC d'obtenir 83 millions supplémentaires pour augmenter la programmation régionale et locale.

Des conséquences importantes

Sans vouloir présumer du résultat électoral de ce soir, il est clair que, si les Conservateurs prennent le pouvoir, les jours du président de Radio-Canada, Robert Rabinovitch, sont comptés. Et si Mme Liza Frulla perd sa circonscription, on peut douter qu'un premier ministre Harper lui offre la télévision publique en prix de consolation...

Ce serait d'ailleurs l'occasion de revenir sur l'actuelle campagne de sensibilisation de l'organisme Friends of Canadien Broadcasting, qui tentait de convaincre les candidats à l'élection de s'engager à mettre fin aux nominations politiques partisanes au conseil d'administration et à la présidence de Radio-Canada. Sauf erreur, aucun parti ne semble avoir commenté cette campagne.

Mais l'élection de ce soir pourrait également être lourde de conséquences pour d'autres institutions. Le rôle du CRTC pourrait être revu, et personne ne sait encore quels fonds seront accordés à l'important Fonds canadien de télévision.

Par ailleurs, un groupe de comédiens canadiens-anglais, soutenus par l'ACTRA, a tiré une sonnette d'alarme la semaine dernière concernant la place des fictions canadiennes en ondes. Ils s'en sont pris aux nouvelles règles sur le contenu canadien décidées en 1999 par le CRTC, moins contraignantes, qui ont maintenant pour effet, selon eux, de «menacer la culture canadienne de disparition» et de faire en sorte que les télédiffuseurs offrent encore moins qu'avant des fictions canadiennes.

L'ACTRA voulait convaincre les partis politiques de s'engager à imposer aux télédiffuseurs privés des obligations plus strictes en la matière. Des demandes qui ne semblent pas avoir eu un grand effet. L'ACTRA constate que les conservateurs n'ont pas voulu commenter, et elle estime que les libéraux «ne semblent pas se rendre compte de la crise dans les fictions canadiennes».

L'autre grand sujet discuté ces derniers jours au Canada anglais est celui de la propriété des entreprises. Plusieurs soupçonnent les conservateurs de vouloir remettre en question les règles actuelles, qui veulent qu'une entreprise étrangère ne puisse pas détenir plus de 47 % d'un télédiffuseur privé. La Conférence canadienne des arts avait posé cette question aux partis. Les conservateurs n'ont pas répondu, et la conférence estime que les libéraux n'affirment pas clairement que ce quota sera maintenu. Le Bloc québécois, lui, entend se battre pour que les restrictions sur la propriété étrangère soient maintenues et même renforcées. Mais évidemment, le Bloc ne sera pas au pouvoir...

© Le Devoir