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Panique au culturel par Paul Cauchon

Jan 21, 2006

Source : Le Devoir

Le milieu craint de perdre la subvention promise au Conseil des arts du Canada. Bev Oda est fort appréciée par les producteurs et les télédiffuseurs.

La volte-face conservatrice au sujet du financement du Conseil des arts du Canada (CAC) suscite de profondes inquiétudes, tant au sein de l'organisme fédéral qu'auprès de sa clientèle. L'éventuelle adoption de critères politiques ou moraux pour guider les décisions de l'organisme subventionnaire ne rassure pas davantage le milieu culturel.

«Les conservateurs sont en train de se dédire, note Simon Brault, vice-président du CAC. Je constate un changement dans les positions. C'est inquiétant. Il devient urgent que Stephen Harper prenne position.»

Le PC a tenu des propos contradictoires depuis une semaine. La députée ontarienne Beverly Oda, porte-parole conservatrice en matière de culture, a d'abord affirmé à l'émission Info-Culture de Radio-Canada qu'un gouvernement conservateur respecterait l'engagement libéral de doubler le budget du Conseil des arts pour le faire passer à 300 millions en 2008. Elle a ensuite déclaré au Devoir que cet argent n'avait pas été réservé par les libéraux et qu'il faudrait soumettre le Conseil des arts, comme les autres grandes institutions nationales, à un examen critique approfondi avant de décider des budgets futurs.

Les réactions se bousculent depuis. Le Mouvement pour les arts et les lettres (MAL), qui regroupe huit associations artistiques québécoises, se dit désolé de ce retournement. Le MAL milite pour la hausse du budget du Conseil des arts depuis cinq ans. «Si les conservateurs prennent le pouvoir, nous allons tout faire pour les convaincre du bien-fondé de hausser les budgets», dit Bastien Gilbert, porte-parole du MAL, qui représente 14 000 artistes québécois. «La promesse gouvernementale a été faite et il faudrait la respecter.» La Fédération canadienne-française, qui défend «l'expression artistique et culturelle des communautés francophones et acadienne», a manifesté par communiqué sa position «inquiète et perplexe pour la suite des choses».

Avec ses propres déclarations, Patrick Clune, candidat conservateur dans Saint-Lambert, n'a pas rassuré les groupes de pression. Invité cette semaine à l'émission Maisonneuve à l'écoute de la Première Chaîne de Radio-Canada, il a fait une sortie contre le Conseil des arts, affirmant que cet organisme ne subventionne que la culture de pointe et les institutions des grandes villes.

Cette logique tourmente Simon Brault, également membre fondateur de Culture Montréal, un groupe qui rassemble les forces vives de la métropole qui s'intéressent à son développement par et pour la culture. «On pourrait se retrouver avec un gouvernement fédéral qui, pour la première fois, n'aurait aucun ou à peu près aucun représentant à Toronto et à Montréal, dit M. Brault. C'est pourtant là que se retrouve l'essentiel de l'activité artistique du pays. Ce sera pour le moins intéressant à suivre.»

M. Brault note également le nombre croissant de déclarations conservatrices à propos de l'imputabilité des grands organismes de soutien aux arts et à la culture. «À mon avis, cette réalité apparaît plus inquiétante que l'absence de promesses chiffrées. Quand on tient un discours sur la reddition de comptes dans le domaine culturel, on glisse facilement vers des choix esthétiques ou l'idéologie. On en vient par exemple à se demander ce qui constitue un investissement responsable dans la création artistique. Ce genre de glissement me semble plus inquiétant que le débat sur l'argent.»

Panique culturelle

À propos d'argent, Beverly Oda, critique de l'opposition officielle en matière de culture, est visiblement très appréciée par l'industrie télévisuelle privée : lors d'une soirée de financement qui s'est déroulée le 24 mai dernier à Toronto, elle a bénéficié de l'appui sonnant et trébuchant de plusieurs dirigeants de cette industrie.

Cet appui n'est pas banal quand on sait que Mme Oda pourrait être la prochaine ministre du Patrimoine si le Parti conservateur est élu lundi. En entrevue au Devoir cette semaine, elle affirmait qu'il fallait «revoir le mandat de Radio-Canada à la lumière des nouvelles chaînes et des demandes du public pour les chaînes publiques».

On sait que le secteur télévisuel privé s'oppose à l'augmentation des fonds à Radio-Canada. Certains de ses représentants voudraient même réduire le mandat de la télévision publique et réduire en conséquence les fonds qui lui sont accordés.

En mai dernier, trois membres importants du secteur privé des communications invitaient leurs collègues à un 5 à 7 de financement pour appuyer Bev Oda, députée de Durham, en Ontario. L'activité s'est déroulée dans l'immeuble de l'entreprise Corus à Toronto, et les trois hôtes étaient John Cassaday, président et chef de la direction de Corus, Phil Lind, vice-président de Rogers Communications, et Glenn O'Farrell, président et chef de la direction de l'Association canadienne des radiodiffuseurs, un puissant groupe de pression qui rassemble tous les télédiffuseurs privés au pays.

Par ailleurs, selon des documents officiels d'Élections Canada consultés par Le Devoir, entre la mi-mai et la mi-juin 2004, soit un an auparavant, l'association conservatrice de Durham avait amassé plus de 27 000 $ en dons privés, dont plusieurs provenaient de membres de l'industrie télévisuelle. Parmi les donateurs (les dons individuels étaient généralement de 250 ou de 500 $), on retrouve Leonard Asper (CanWest), Louis Audet (Cogeco), André Bureau (Astral), John H. Cassaday (Corus), Glenn O'Farrell (Association canadienne des radiodiffuseurs), entre autres. Pour la même période, selon les mêmes documents, l'association conservatrice de Durham a également reçu plus de 3000 $ en provenance de neuf entreprises, dont Alliance Atlantis, Astral Media, CanWest et Chum.

On remarquera que l'Association canadienne des radiodiffuseurs a rejeté la semaine dernière la demande de certains artisans du secteur télévisuel, dont un groupe de comédiens canadiens-anglais, qui voudraient que le CRTC réintroduise dans sa réglementation une obligation plus stricte pour les télédiffuseurs privés de diffuser aux heures de grande écoute des fictions canadiennes. Glenn O'Farrell avait alors déclaré que cette suggestion «n'avait aucun sens».

© Le Devoir