Source : Le Devoir
Radio-Canada a connu une dure semaine, avec deux événements qui illustrent ses contradictions: les compressions dans le domaine de l'information télé, et l'abandon de la Chaîne culturelle à la radio.
La semaine dernière, on apprenait en effet que la télévision de Radio-Canada fait face à une compression budgétaire de treize millions, dont quatre millions en information. On comprend mal la logique de cette effort budgétaire soudain imposé par le gouvernement Martin, alors que le même
gouvernement s'apprêterait également à décréter une «récupération budgétaire» supplémentaire de 5 % dans l'ensemble des services qu'il finance.
En information, c'est donc principalement Zone libre qui écope, avec une émission qui sera réduite à huit éditions l'année prochaine, pompeusement appelées «Zone libre-Enquêtes» pour faire avaler la pilule, au lieu
des 26 éditions habituelles.
S'il y a une émission qui caractérise véritablement Radio-Canada, qui est vraiment le symbole de sa mission de service public, qui distingue vraiment la SRC de la télé commerciale, c'est bien Zone libre. Et ces émissions totalement distinctes, qu'on ne retrouverait jamais à TVA ou à TQS, sont de plus en plus rares (Découverte, sûrement, Second regard aussi... et encore ?). C'est le genre d'émission qui fait la fierté de Radio-Canada, qui accumule les prix, et dont les politiciens, dans leurs discours, se servent toujours pour démontrer comment Radio-Canada est une belle et grande chose pour ce noble pays enneigé.
En passant, à ceux qui critiquaient la création de La Fureur il y a quelques années, Radio-Canada avait sa réponse toute prête : «Oui, mais il y a Zone libre ensuite.» Sous-entendu : on veut bien faire léger pour aller chercher de l'écoute à 20h, mais la «vraie» affaire c'est à 21h.
Les télévisions publiques de par le monde tentent habituellement de protéger ces émissions de grands reportages internationaux. Ironie du sort, une émission similaire créée sur France 2, Envoyé spécial, fête son 15e anniversaire cette semaine à Paris, avec une édition spéciale de quatre heures, des articles louangeurs dans la presse, et ainsi de suite.
Mais voilà, à Radio-Canada on coupe dans l'information, le seul secteur où la télévision publique produit encore elle-même, et par-dessus le marché on coupe dans la meilleure émission d'information.
On peut soutenir que c'est une émission qui coûte cher, puisqu'elle propose de grands reportages internationaux. La qualité coûte cher, c'est ainsi. Et c'est ainsi qu'on finit par produire des reportages marquants qui ne sont situés ni à Terrebonne, ni à Limoilou. C'est ainsi qu'on s'ouvre sur le monde et qu'on peut vivre dans une société moins repliée sur elle-même.
Les autres éditions de l'émission Zone libre dans l'année seront donc consacrées à des documentaires. Certains sont excellents, là n'est pas le problème. Mais ce sont souvent des documentaires d'auteurs qui n'ont
pas la même approche que le grand reportage qui transmettait une vision canadienne et québécoise des réalités internationales.
On remarquera par ailleurs que ces documentaires, comme toutes les autres émissions produites par le secteur privé (dramatiques, variétés), ont accès au financement de différents organismes publics (Téléfilm, Fonds canadien de télévision), qui drainent autant de fonds publics qui ne sont plus accordés à Radio-Canada.
La Fédération professionnelle des journalistes du Québec s'alarmait vendredi dernier des compressions en information, en se demandant s'il ne fallait pas maintenant consacrer un statut spécial à l'information à l'intérieur de Radio-Canada, en lui garantissant un «financement stable, récurrent et prévisible». C'est une idée qui mérite évidemment d'être explorée.
Pour sa part, la Chaîne culturelle à la radio mériterait une chronique en soi. Mais les hasards de l'actualité rapprochent les deux événements, puisque la semaine dernière le Mouvement pour une radio culturelle au Canada (MRCC), qui est soutenu par plusieurs intellectuels, créateurs et organismes, déposait une plainte devant le CRTC contre Radio-Canada, qui a remplacé en septembre dernier cette Chaîne culturelle par une chaîne totalement musicale, Espace musique.
Bien sûr que la Chaîne culturelle n'attirait pas un énorme auditoire et qu'elle s'écoutait trop souvent parler.
Bien sûr qu'il fallait l'améliorer. Mais on reste avec un très sérieux malaise lorsqu'on entend les dirigeants de la radio de Radio-Canada soutenir qu'il fallait modifier la programmation de la chaîne parce qu'il devient
difficile de justifier les investissements gouvernementaux si l'écoute est trop basse.
Le rôle des patrons de Radio-Canada n'est-il pas, justement, de défendre bec et ongles devant le gouvernement et les députés les caractéristiques et les spécificités du diffuseur public, de façon indépendante des cotes d'écoute ?
Le gouvernement avait-il menacé de couper les fonds à la radio de Radio-Canada ? Si c'est le cas, pourquoi les dirigeants de la radio publique ne se sont pas indignés, n'ont pas ameuté la population ? Pourquoi n'ont-ils pas tenu de débat sur la pertinence de maintenir ou non un service public qui existait et qui pouvait sûrement être amélioré ? Parce qu'ils ne croyaient pas eux-mêmes ?
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