Source : Le Devoir
Jeudi, la Société Radio-Canada (SRC) a annoncé qu'elle devrait effectuer des compressions s'élevant à 13 millions de dollars durant le prochain exercice financier. Voilà une première aberration car, dans quelques jours, le ministre des Finances présentera son budget et annoncera qu'il dispose d'un excédent de revenus qui avoisinera les dix milliards de dollars. Comment la ministre du Patrimoine peut-elle accepter sans mot dire une telle contradiction, elle qui est pourtant si prompte à faire l'éloge de nos services publics de télévision et de radio?
La SRC et la CBC ne constituent pas un luxe, un superflu qu'on s'accorde au gré des vents financiers. Les deux diffuseurs font partie de ce qui rend le Canada différent des États Unis, la conviction en ce pays que certains services doivent être gratuits, publics et non pas orientés par le seul souci du profit.
Leur demander de se serrer la ceinture en temps de vaches grasses défie toute logique. La seconde aberration, c'est la manière qu'a choisie la direction de la télévision francophone pour ventiler les compressions imposées par Ottawa. Quatre millions proviendront de l'information, six de la télévision générale et les trois autres de l'administration et du soutien. Peu importe par quel bout de la lorgnette on examine cette répartition de la douleur financière, c'est l'information de tous les secteurs touchés qui paiera le prix le plus lourd de cette opération. Elle le sera en termes absolus et en termes relatifs.
Paul Cauchon soulignait avec justesse, dans l'édition d'hier, qu'en information c'est la maind'oeuvre qui constitue la dépense la plus importante. Les effets seront brutaux en information. Par contre, à la télévision générale, le fief favori du grand patron Daniel Gourd, les compressions seront facilement absorbées. Six millions sur plus de trois cents millions, ce n'est pas ce qu'on appelle couper dans le gras. Monsieur Gourd aurait facilement pu épargner l'information. Il n'avait qu'à annuler la décision de produire encore cet été un insipide «show de plogues», dit magazine estival, et il aurait récupéré les quatre millions de dollars.
La troisième aberration est tout aussi injustifiable. Il s'agit de la quasi-abolition de Zone libre, qui ne comptera dorénavant que huit éditions au lieu de vingt-six. Toutes les télévisions publiques en Occident se targuent avec orgueil de produire un grand magazine documentaire où l'essentiel des grands reportages internationaux sont produits et diffusés. Si la direction de France 2 abolissait Envoyé spécial, elle se ferait zigouiller et même le premier ministre se scandaliserait. De même avec Temps présent, en Suisse, ou Actuel, en Belgique, magazines que les fans de TV5 connaissent bien. Ici, c'est cette seule grande fenêtre ouverte sur le monde que la direction de l'information a choisi d'abolir. Et, dans cette décision, on retrouve une autre constante pernicieuse de la SRC : le refus de la continuité. Zone libre a pris quelques années à trouver ses marques, comme on dit dans le joyeux monde du sport, quelques années pour développer un style et une approche plus documentaire que reportage d'actualité, comme on en voit au Point. Voilà une émission qui entrait dans sa période de maturité. Elle commençait à donner des fruits mûrs. Enfin, de tous les magazines d'information, c'était le seul qui s'efforçait de faire de la grande information de fond. La direction a préféré conserver le sensationnalisme human interest d'Enjeux. De manière plus générale, je serais tenté de dire «philosophique», cet aménagement des compressions qui frappe au coeur de la mission de service public illustre à quel point la direction de la télévision francophone est mal à l'aise à l'égard de son mandat de service public. Quand Daniel Gourd a amorcé son règne, il a déclaré qu'il prenait radicalement le tournant du service public.
Les faits montrent plutôt que la direction considère ce mandat beaucoup plus comme une contrainte avec laquelle il faut composer que comme un choix et une adhésion. Le mandat de Radio-Canada est clair : informer sur la société canadienne et le monde, développer la culture locale et offrir un moyen de divertissement de qualité. Mais il semble bien qu'une seule de ces missions amuse et passionne la direction, celle du divertissement. Comprenez-moi, je ne veux surtout pas qu'on jette Rumeurs ou Les Bougon aux orties pour sauver Zone libre, au contraire. Je serais le premier à protester. Par contre, en jetant La Fureur, on pourrait préserver le magazine de Jean-François Lépine. Tout ce que je sais, c'est que, depuis l'arrivée de la nouvelle direction, les volets de la culture et de l'information du mandat, les volets prioritaires selon la loi, sont ceux qui peinent et que c'est celui du divertissement qui fleurit. Le refus absolu de produire une émission sur la littérature, l'absence totale du théâtre, de la danse, de la musique et même de la chanson québécoise sur la chaîne générale, tout cela démontre que la mission de service public est ressentie comme un corset.
Cela étant dit, le premier responsable de ce gâchis est le gouvernement de Paul Martin, qui ne cesse de vanter les valeurs et la spécificité canadiennes. Madame Frulla, que répondrez-vous à Guy A. Lepage si, lors d'un prochain passage à son émission, il vous interroge sur votre émission préférée, Zone libre ?
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